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Chronique du XIXe siècle
Stendhal

Livre deuxième

Chapitre XVII
Une vieille épée

I now mean to be serious;
– it is time,
Since laughter now-a-days is deem'd too serious
A jest at vice by virtue's called a crime.

– Byron, Don Juan, C. XIII

Elle ne parut point au dîner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais, pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air sec et méchant. Evidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais.

Le lendemain, le surlendemain même froideur de sa part; elle ne le regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour.

– «Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour à la vertu ?»

Mais ce mot était bien bourgeois pour l'altière Mathilde.

– «Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la religion, pensait Julien, elle l'aimé comme utile aux intérêts de sa caste.

– «Mais par simple delicatesse féminine ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute irréparable qu'elle a commise ? Julien croyait être son premier amant.

– «Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais je ne l'ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son trône. Me mépriserait-elle ? Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.»

Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.

– «Je me suis donc donné un maître ! se disait Mlle de La Mole en se promenant agitée dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, à la bonne heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant connaître la nature de nos relations».

Tel est le malheur de notre siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui. Julien était le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.

– «Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout».

Cette seule idée suffisait pour porter Mathilde à l'outrage, car le courage était la première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.

Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle dans la salle de billard.

– Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque en opposition à ma volonté bien clairement declarée, vous prétendez me parler ? ... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé ?

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractère endurant que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt à se declarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.

– Je vous jure un éternel secret, dit Julien, j'ajouterais même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué.

Il salua avec un parfait respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il était bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.

Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.

Dès la seconde nuit qui suivit la declaration de brouille éternelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il avait de l'amour pour Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette decouverte : tous ses sentiments étaient bouleversés.

Huit jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque embrassé en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.

Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place dès le lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de La Mole, annoncer son départ au marquis.

M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole ?

En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de se méprendre.

Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme :

– Ainsi, vous ne m'aimez plus ?

– J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde, en pleurant de rage contre elle-même.

– Au premier venu ! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée du Moyen Age, qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité.

Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.

Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.

L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien.

– «Je tuerais sa fille !» se dit-il, quelle horreur ! Il fit un mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame" : il dut à cette idée le retour de tout son sang-froid.

Il regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de La Mole le regardait étonnée : – «J'ai donc été sur le point d'être tuée par mon amant !» se disait-elle.

Cette idée la transportait dans les plus belles années du siècle de Charles IX et de Henri III.

Elle était immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'épée, elle le regardait avec des yeux d'où la haine s'était envolée. Il faut convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (Ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

– «Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme». Elle s'enfuit.

«Mon Dieu ! qu'elle est belle ! dit Julien en la voyant courir : voilà cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais ! et c est par ma faute ! et au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n'y étais pas sensible ! ... Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien malheureux.»

Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.

– Pour où ? dit M. de La Mole.

– Pour le Languedoc.

– Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d'un moment à l'autre.

Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné, il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre. Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.

– «Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner ! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu ! que vais-je devenir ? et pas un ami que je puisse consulter : l'abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me distraire, de m'affilier à quelque conspiration.

– «Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou !

– «Qui pourra me guider, que vais-je devenir ?»

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