Accueil


Recherche dans les pages de Livresse


Mots-clés :




Classement
par titres

|A | B | C | D | E | F | G |
| H - I- J - K |
| L' | L | La | Le | Les |
| M - N | O - P - Q |
| R | S | T |
| U - V - W - X - Y - Z |



L'art d'aimer, Aubade


Hit-Parade




Pour nous écrire




FAQ  Agenda  Répertoire de sites  Bibliothèque
 
Inscrivez-vous
au Bulletin
Livresse


La Bibliothèque






Google
 
La Promesse de Shangai
Stéphane Fière
Bleu de Chine
333 pages
Mars 2006
Pour commander ce livre

France / Europe
Cliquez ici

Québec / Canada / USA
Cliquez ici
Présentation du livre
La Promesse de Shangai
Extrait

Levés tôt, couchés tard, les deux premiers mois nous ne sentions plus nos bras à force de taper avec les masses sur les murs, les briques ou le ciment, on avait la tête qui bourdonnait sans cesse, une sorte de ronflement en continu, comme le moteur d’un motoculteur qui ne s’arrête jamais, mais il fallait tenir coûte que coûte, le soir on s’effondrait sur nos paillasses sans un cri ; on dormait entassés sur des lits superposés dans un dortoir de tôle, sans eau ni électricité, polaire en hiver, suffocant par la suite en été, on se lavait le visage, les bras et les dents le matin avec le tuyau d’arrosage des gravats et pour les grands besoins il fallait se déplacer vers les latrines publiques au coin de la rue Madang et on mangeait à la va-vite sur le chantier, debout ou accroupi sur les décombres. Tous les jours une fille avec sa mère dans leur cuisine ambulante nous vendaient du lait de soja chaud et des beignets dès le lever du soleil et un plat de riz blanc avec du chou et des haricots verts et de la viande de porc (ou de chien en hiver pour nous tenir chaud) le midi et le soir, elles souriaient en nous interpellant dans leur dialecte de Shanghai, alors camarade patron pour un yuan et trois mao (Equivaut à un dixième de yuans) ce sera quoi ; moi au début je ne comprenais rien à leur langage je disais petite mademoiselle parle-moi donc en chinois elle rougissait comme une pomme laquée et tout le monde riait.

Petite mademoiselle. Petite mademoiselle. Aiguo. Grande, et fine, et toute jolie. Le midi et le soir je courais toujours pour arriver le premier devant leur cuisine à roulettes et je lui tendais ma gamelle comme si ma vie en dépendait, elle me souriait alors en baissant un peu les yeux juste un instant, et puis elle versait le riz blanc et les légumes en cherchant mon regard, moi je ne disais rien, j’avais le cœur qui cognait follement dans la poitrine mais je la regardais aussi, son sourire on aurait cru un ciel de douceur et de sérénité et la nuit dans le dortoir sur mon lit de planche je m’endormais avec son visage dans mes rêves.

Aiguo.

Aiguo ma petite sœur elle est très belle même quand elle retourne les beignets avec ses grandes baguettes de bois dans l’huile bouillante ou qu’elle enfourne la monnaie dans le tablier de sa mère d’un geste vif. Dans mon bol de riz blanc quand elle répand avec sa louche les morceaux de viande et la sauce moi je crois bien qu’elle me sert mieux que les autres, même que Liang Shouzhua, mon copain, a fini par le remarquer, il s’est plaint à la mère un midi en lui disant qu’Aiguo favorisait Zhanxin injustement et que c’était pas équitable mais Aiguo lui a coupé le sifflet en répondant que j’étais le plus grand et le plus costaud de tout les gars du chantier alors j’avais besoin de manger plus que les autres.

Cette réponse m’avait fait rougir un peu.

Autour de nos dortoirs des filles ont vite commencé à flairer une clientèle potentielle d’importance, un marché à exploiter en dépit de nos capacités de paiement très limitées. Après plusieurs tentatives infructueuses, elles se sont aperçues que sans salaires la plupart d’entre nous ne risquaient pas d’engager leurs services. Il faudra attendre notre première paie trois mois après avoir été embauchés pour les voir revenir régulièrement, généralement en fin de semaine. Aux dortoirs il fallait s’arranger pour que tout le monde passe son tour en respectant le sommeil des plus fatigués, ou des plus vieux. Dans les chambrées elles étaient en position d’attente sur les lits en étagères et les défilés commençaient sitôt la fin du repas du soir. Mon père par principe refusait de les rejoindre il avait peur des maladies et nous n’avions pas assez d’argent pour payer les médecins, même ceux des hospices les moins chers, et puisque les soins médicaux n’étaient plus gratuits il pensait qu’il valait mieux éviter de telles dépenses. J’ai toujours suivi son conseil, sauf un soir où décidément je n’arrivais pas m’endormir ; celle qui avait fini un de mes camarades m’a regardé en souriant pour toi beau gosse aujourd’hui ce sera presque pour rien, l’occasion m’a paru trop belle et puis j’en avais quand même un peu envie. Ce fut rapide pour ma première fois, ça m’a fait un peu mal, j’étais maladroit et la fille souriait béatement en poussant de petits cris aigus, comme ceux d’un porcelet ou les couinements d’une souris, elle est restée avec ses chaussures tout habillée sauf du bas et moi j’étais nu sur elle, j’avais enlevé mon short et mon tee-shirt pour transpirer moins, il faisait une chaleur à crever, même au milieu de la nuit ; à un moment en relevant la tête j’ai heurté violemment l’étagère du dessus et en regardant sur la droite j’avais une vue imprenable sur tous les lits de la rangée où mes copains s’activaient eux aussi ; avec la lumière de la lune pour seul éclairage moi je trouvais que c’était assez féerique. A la fin elle m’a demandé cinq yuans et par politesse j’ai voulu connaître son prénom elle a répondu Wu Ming alors je l’ai payée en me rhabillant et je suis parti ventre à terre avec du savon et une serviette pour les douches publiques de la rue Huangpi, au nord, près de la place du Peuple.

Là sous la douche brûlante je me suis lavé et frictionné pendant un temps qui m’a semblé durer des heures.

A la sortie j’ai rencontré Guo Tai et Min An propres et bien peignés et nous sommes repartis ensemble. Comme c’était ma première fois ils m’ont offert à boire une bière Tigre Blanc, une grande bouteille presque glacée, et nous avons trinqué en discutant sur un banc au bord du trottoir dans l’avenue Huaihai, juste en face des appartements de luxe du Hongkong Plaza, cette nuit-là on ne travaillait pas, une panne de quelque chose probablement. On regardait défiler les filles qui s’y engouffraient, des grandes pour la plupart, sûrement de la Chine du Nord, Min An avait lu dans une revue clandestine que c’était leur rêve là-haut, devenir putes à Shanghai et gagner en quelques mois ce que leurs parents auraient mis des vies entières à épargner en restant travailler comme des buffles dans les usines pétrochimiques ou les aciéries. Moi je lui ai demandé s’il connaissait les tarifs et il a répondu qu’il en avait entendu parler, mais que c’était trop en dehors de nos budgets, entre deux cents et huit cents yuans la nuit, quatre cents pour les compatriotes de Hongkong ou de Taiwan et jusqu’à huit cents pour les amis étrangers. Pour des prix pareils j’aurais bien voulu naître fille dans le Heilongjiang ou le Liaoning. D’ailleurs cela ne m’étonnerait qu’à moitié si l’on apprenait un jour que les garçons dans ces provinces se font opérer pour devenir d’un coup de tranchoir du boucher des investissements enfin rentables. Guo Tai a réfléchi à voix haute, il proposait de mettre nos économies en commun, une semaine de salaire, et de s’en louer une pour la nuit à partager à trois ou quatre, il souhaitait visiblement tester les différences entre une fille à dix yuans la passe et une à trois cents, ça devait être possible mais je lui ai fait remarquer qu’à mon avis il était peu probable qu’elles pratiquent des tarifs de groupe les prix s’entendaient forcément par personne.

Quel rêveur ce Guo Tai, toujours à espérer des choses qui n’arriveront jamais.


À propos de l'auteur

Marié à une chinoise, parlant le mandarin, Stéphane Fière a une expérience concrète de la réalité du monde chinois. Après Sciences Po et Harvard, il a mené une carrière professionnelle entre les Etats-Unis et l'Asie et vit depuis plusieurs années à Shangai.

Google
 

Accueil




Pour écrire à Livresse.com : cliquez ici